Notre tour viendra

Notre tour viendra

En Haïti, dans les pratiques de deuil que j’ai connues, la mort conserve une présence collective et solennelle. Comparativement à certains milieux nord-américains, où le deuil peut sembler plus discret ou davantage vécu dans l’intimité, elle se manifeste ouvertement dans les pleurs, les rassemblements et les gestes de solidarité. Elle ne se réduit pas à la cessation de la vie et des fonctions biologiques et physiologiques.

En Haïti, la mort se vit différemment. Le deuil reste solennel et triste. En même temps, il y a ce paradoxe : dans le deuil, il y a la tristesse, les pleurs et la détresse, mais il y a aussi, parallèlement, cette joie, cette festivité. Les gens racontent des blagues, jouent au casino ou au domino, rient, boivent du thé et du café, tout en s’attristant de la perte.

C’est comme si l’on mettait en exergue la dualité de cette vie. On en fait le bilan. On pleure la disparition de la personne et la cruauté de la mort, tout en célébrant la vie qu’elle a vécue. On parle de sa bonté, de son parcours et des souvenirs qu’elle laisse. Le rire ne suspend pas nécessairement la douleur : il peut être une manière de la traverser ensemble. Le deuil devient alors un espace où la communauté soutient ceux que la perte fragilise.

Les personnes endeuillées, tout en souffrant de la disparition, semblent se dire : « On va continuer à vivre. » Elles ne le disent pas toujours explicitement, mais on le voit de temps à autre : elles racontent des blagues, elles jouent, elles échangent.

Puis, dans leurs discours, on retrouve des phrases, des expressions qui traduisent cette pensée : « Nous attendons notre tour. Nous allons continuer à vivre, nous allons essayer de faire de notre mieux, parce que notre tour viendra. »

Dans cette expression — « notre tour viendra » — se révèle la conscience d’une condition commune : nous sommes tous mortels. Cette conscience peut nourrir la résignation, mais aussi le désir de mieux vivre, de prendre soin des autres et de réfléchir à ce que nous laisserons derrière nous.

Peut-on alors dire qu’en Haïti, on célèbre davantage la mort que la vie ? Je ne le crois pas. Quand on voit la bonté, l’hospitalité et la bienveillance des paysans, des gens du bas de la ville ou de ceux que l’on croise dans les camionnettes, on reconnaît, dans ces gestes du quotidien, un attachement profond à la vie et aux autres.

Peut-on plutôt dire que les dirigeants politiques valorisent davantage la mort que la vie ? À ma connaissance, ils ne semblent respecter ni l’une ni l’autre : ni la dignité des vivants, ni celle des morts.

📷 Crédits photographiques : Valerie Baeriswyl / Reuters. Photos issues du reportage « Haiti's flamboyant funerals – in pictures », publié par The Guardian le 18 octobre 2021.
Source : https://www.theguardian.com/world/gallery/2021/oct/18/haitis-flamboyant-funerals-in-pictures

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant d'être publiés.